Portraits

Dans le sillon de pionniers du bio, bien décidés à garder la Terre Vivante

L’équipe de Terre vivante en 2024 © Jérémy Tacussel

À l’origine de Terre Vivante, le rêve de sept amis de rendre l’écologie accessible au plus grand nombre. Un rêve un peu “fou” à l’époque, car nous sommes en 1979, à la sortie des Trente Glorieuses. Depuis, l’association a pourtant pris un essor incroyable : de la publication du magazine Les quatre saisons du jardinage, jusqu’à la création d’un centre écologique dans les Alpes, en passant par la publication d’un premier livre. Aujourd’hui, devenue Scop, Terre vivante regroupe toujours ces trois domaines d’activité : le magazine, l’édition et l’éco-centre, extraordinaire laboratoire pour l’agriculture biologique et l’écologie. Si la crise est là, plus forte encore est la volonté de résister pour continuer d’essaimer. Échanges avec Olivier Blanche, directeur général depuis 2015.

Nous sommes en 1959. Claude Aubert sort de l’Institut national agronomique de Paris, un diplôme d’ingénieur agronome en poche. Il travaille alors au sein d’une société d’études pour le développement agricole en Afrique, à l’heure où l’on découvre l’utilisation généralisée des pesticides et des engrais, où les rendements agricoles sont démultipliés… Mais rapidement, il se pose des questions sur ce qu’on lui a appris au cours de son cursus universitaire. C’est à ce moment qu’il découvre fortuitement l’agriculture biologique – qui existe à peine en France – et l’association Nature et Progrès, acteur historique de la promotion du développement de l’agrobiologie en France, mais aussi en Belgique. Curieux de nature, Claude Aubert voyage en Allemagne, en Angleterre et en Suisse, là où on pratique l’agriculture bio depuis des années. Convaincu de ses bienfaits, il décide alors d’en faire son cheval de bataille et s’investit dans Nature et Progrès, dont il deviendra secrétaire général en 1970, et avec qui il organisera un Congrès international réunissant 15 000 personnes et 170 journalistes, marquant ainsi le coup d’envoi d’un courant écologiste. “Claude Aubert a appartenu très tôt à un changement de paradigme, en passant de l’agriculture productiviste à la bio, souligne Olivier Blanche, actuel directeur général de Terre Vivante. Dans les années 70, l’écologie, c’est le combat de José Bové, le combat nucléaire… C’est très ciblé. Le premier candidat écolo à la Présidentielle fait 2 %… Aux États-Unis, en Europe et en France, la prise de conscience a été très très longue. Aujourd’hui, l’écologie est plus mainstream, mais on a mis 50 ans pour en arriver là, et pour rien de très concret.

Mais pour l’heure, nous sommes en 1979. Karin Mundt, Allemande francophile, responsable d’un service publicité au sein de l’Express, souffle à Claude Aubert l’idée d’un magazine avec cette théorie, rapportée par Olivier Blanche : ”Tes combats, tes convictions auront plus d’effet s’ils s’accompagnent d’une publication.” Terre Vivante naît alors en octobre à Paris, sous la forme d’une association loi 1901, portée par ce duo et cinq autres “visionnaires qui ont tous eu un parcours incroyable”. Le premier magazine Les quatre saisons du jardinage sort en 1980. “On était sur un A5, en noir et blanc : seule la couverture était en couleur, raconte Olivier Blanche. Et le concept, c’était vraiment le jardin privé.” De ses débuts jusqu’aux années 1990, “la revue fait son petit bonhomme de chemin”, fonctionnant uniquement par abonnement. “Les 10-15 000 abonnés faisaient bien vivre l’association.” En 1982, s’ajoute une activité d’édition avec la parution d’un premier livre – une traduction – puis viendra un premier ouvrage collectif.

Du développement de Terre Vivante…

Au début des années 90, le collectif souhaite aller plus loin et “mettre en expérimentation, pour montrer que tout ce qui est écrit dans les publications est possible, et asseoir sa légitimité”. Alors, Karin Mundt et Claude Aubert se mettent en quête d’un terrain pour créer un centre écologique, inspiré du Center for Alternative Technology au Pays de Galles, « destiné à sensibiliser les particuliers à un comportement plus respectueux de l’environnement et de leur santé, dans la maison et le jardin« . Leur cahier des charges : “Un terrain à au moins 50 km d’une centrale nucléaire, où on part de zéro, avec peu de gens, parfait s’il n’y a pas de pollution visuelle”. C’est alors un camarade de promotion de Claude Aubert, un maire visionnaire lui aussi – et ce, “avant même la publication du premier rapport du Giec et le Sommet de la Terre à Rio” – qui propose à l’association une friche de 50 hectares, à Mens – à 50 km de Grenoble, au cœur du Trièves -, dont il fait don. Le “deal” était de donner la priorité d’embauche aux locaux, sur un territoire enclavé (aujourd’hui, Terre Vivante est le 4e employeur du secteur avec 15 employés !) Sur les onze salariés de l’association, Claude Aubert et Karin Mundt seront les deux seuls à quitter Paris pour poursuivre l’aventure dans les Alpes. Le projet, d’un budget de 11 millions de francs (!), sera financé à 50 % sur fonds propres et à 50 % avec des subventions de l’intercommunalité, du Département, de la Région et de l’Europe (Programme Life).

« On peut dire qu’en 30 ans, on a réussi à verdir notre territoire. La part des terres cultivées en bio est de 16 % sur notre secteur, ce qui est énorme par rapport au ratio national. On y tient beaucoup, c’est important.”

Olivier Blanche

Dès la construction, l’association souhaite valoriser l’habitat écologique et opte pour la terre crue, peu développée à l’époque ; l’écocentre est autonome en eau. En fait, tout le contenu des livres et des revues est expérimenté in situ. L’idée était de “créer à proximité humaine, un ensemble de bonnes pratiques dans le respect de l’environnement et de l’humain”, de montrer, grandeur nature, que l’écologie est possible, qu’il existe des solutions viables et des alternatives à l’industrialisation à outrance. Le centre ouvre ses portes en 1994 à différents publics : scolaires, famille et amis, professionnels désireux de se former en bio… Stages et formations y sont proposés. À son arrivée au sein de Terre Vivante en 2015, Olivier Blanche y poursuit le développement du photovoltaïque (le centre produit aujourd’hui 70 % de ses besoins). 

Au fil des années, la maison d’édition a développé ses publications, autour des cinq thématiques éditoriales, identifiées par les sept fondateurs, dès le début de Terre Vivante, pour une écologie pratique : le jardinage bio et la permaculture, l’aménagement du jardin, l’alimentation saine, la santé et le bien-être et la construction écologique. “C’est notre ADN de fonctionnement”, souligne Olivier Blanche.

Devenu Les 4 saisons du jardin bio, le magazine continue à paraître tous les deux mois, avec 6 numéros par an et 3 hors-séries thématiques. Première revue à traiter exclusivement du jardinage bio, elle dispense encore aujourd’hui des conseils sur le jardin potager ou d’ornement, la permaculture ou encore le verger, la culture sous serre, le petit élevage… “C’est un média d’accompagnement et de progression dans la pratique du jardinier au quotidien, qu’on soit débutant ou expert.” Le reste de la publication est consacré à “l’esprit des 4 saisons”, avec une sélection d’actualités, de produits, de livres et d’événements, des articles sur des alternatives, l’habitat… Depuis 2012, Les 4 saisons du jardin bio est aussi disponible au numéro, dans les kiosques, les magasins bio… L’objectif poursuivi avec la maison d’édition et les magazines est de “rendre accessible au plus grand nombre, et pour tous les budgets, les secrets du jardinage bio, de l’alimentation saine et de la construction écologique”.

« Le petit mouvement du colibri ne suffit plus aujourd’hui : il faut changer d’échelle !”

Olivier Blanche, directeur général de Terre Vivante

… jusqu’à la crise

En 2005, Terre Vivante devient une Scop (Société coopérative et participative), c’est-à-dire que l’entreprise appartient à ses salariés. “Nous sommes farouchement indépendants !” souligne son directeur général. Mais depuis trois ans, la Scop va mal. Mi-octobre, une cagnotte a été lancée sur Ulule pour assurer la pérennité de Terre Vivante. En quinze jours, l’objectif était atteint à 100 % avec plus de 2 000 contributions : auteurs, partenaires, abonnés, lecteurs… “Le succès de la cagnotte a montré le sentiment d’appartenance des fidèles, des abonnés. Les commentaires disaient “On va y arriver.” “Ne lâchons rien !” “ Et Olivier Blanche de souligner : “L’appel aux dons est presque la seule arme, en tant que Scop, pour remplir les caisses.” La Covid avait été bien vécue par Terre Vivante, une partie de la population ayant eu davantage de temps à consacrer aux loisirs, et notamment à son jardin. “Mais en 2022, on a chopé le contrecoup des inflations, notamment sur le coût du papier, et aujourd’hui, c’est la crise de la consommation : les dépenses non indispensables ont diminué, impactant les ventes des biens culturels.” Le nombre d’abonnés au magazine Les 4 saisons du jardin bio a également beaucoup baissé.

Pour être intéressé au jardinage, il faut souvent avoir un certain âge car il faut être déjà installé, disposer d’un jardin… Avant, les personnes d’environ 45 ans avaient appris le jardinage par la transmission orale ou dans les livres. Maintenant, le premier réflexe, c’est les tutos.”

Olivier Blanche

En 2023, la Scop a dû licencier, pour permettre de réduire le déficit, mais, même après ce coup dur, elle est de nouveau déficitaire cette année et ce sont les trois métiers de Terre Vivante qui sont impactés. La société a pourtant diversifié son offre, proposant des livres numériques, des podcasts, des vidéos ; a augmenté sa présence sur les réseaux sociaux. “On n’a pas encore trouvé le modèle numérique qui va bien, confie le directeur général. Comment toucher de nouveaux publics ? Les jeunes ? On fait beaucoup de livres pratiques illustrés, avec la transmission de savoirs, mais qui ne se prêtent pas aux liseuses… On réfléchit aux livres audio.” Et Olivier Blanche de poursuivre : “On fait un métier de création, on crée du contenu. Notre talent, c’est de mettre en scène les expertises. Il faut maintenant qu’on adapte notre métier et notre savoir-faire. C’est intéressant et captivant !” Et cette cagnotte va permettre de continuer à réfléchir à de nouvelles formes d’expressions, utiles et pratiques. Le directeur général de la Scop conclut : “On cherche aussi de jeunes auteurs qui incarnent des valeurs plus fortes. Par exemple, de quelle manière éditoriale parle-t-on des nouvelles formes de mobilisation, comme la désobéissance civile ? Car, cinquante ans plus tard, après la lutte du Larzac dans les années 70, on en revient à elle. Tous les partis politiques parlent d’écologie aujourd’hui, mais rien ne se fait. À nous citoyens, associations, etc. de nous mobiliser, d’agir. Le petit mouvement du colibri ne suffit plus aujourd’hui : il faut changer d’échelle !”

De “baby boomer” au militant de l’écologie

Quel a été le déclic écolo d’Olivier Blanche ? “Je suis un baby boomer, sourit-il. Je suis de la génération qui voulait tout faire mieux que celle d’avant… J’ai toujours été très attiré par les milieux naturels, sans me rendre compte de l’impact négatif que je pouvais avoir. La révélation est venue progressivement. En montagne, on se prend le réchauffement climatique de plein fouet. Ça fait 20 ans que je suis là, j’ai vu l’énorme différence sur les saisons, la fonte de la neige… Il faut qu’on passe d’une cohabitation avec la nature (ça, tout le monde le sait maintenant) à une nouvelle écologie qui se traduit dans nos modes de vie. Quel est notre rôle, au niveau de Terre Vivante, en plus de la sensibilisation ? Notre enjeu aujourd’hui, c’est d’accompagner cette urgence. On a d’ailleurs lancé la collection “1 % for the Planet”. Celle-ci “illustre des expériences positives qui donnent espoir et dont on peut s’inspirer. Elle permet une découverte enthousiasmante et stimulante d’initiatives favorisant la transition écologique, l’action collective, le vivre-ensemble… pour dessiner les contours d’un autre modèle de société et donner l’envie d’agir en passant par l’action ou en finançant des projets”. 

Moi je n’ai pas envie de faire comme Nicolas Hulot et de reculer face aux lobbys. J’ai envie d’être un soutien pour ces générations.

Olivier Blanche

Pour Olivier Blanche, il s’agit de “faire socle commun pour essaimer et changer d’échelle”. Et de conclure : “Je trouve extraordinaire que la génération des trentenaires ne se laisse pas aller à l’abattement ! Je comprends aussi le pourquoi de la désobéissance. En 1972, Claude Aubert disait déjà “Eh les gars, on ne peut pas continuer comme ça, on va épuiser les ressources.” Moi je n’ai pas envie de faire comme Nicolas Hulot et de reculer face aux lobbys. J’ai envie d’être un soutien pour ces générations.

Olivier Blanche en 2018 © Vincent Viargues

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